Connexion

Neutralité carbone ou Net Zero : quelles différences et quels impacts pour les entreprises ?

18-02-2026 - par Célestine Moreira

Neutralité carbone ou Net Zero : quelles différences et quels impacts pour les entreprises ?

 

Depuis plusieurs années, la neutralité carbone s’est imposée dans les discours d’entreprise comme un pilier de leur stratégie climatique. Plans stratégiques, rapports RSE, communiqués financiers : l’objectif de neutralité carbone est devenu un marqueur d’engagement climatique et une contribution affichée à l’effort collectif face au changement climatique.

 

Dans le même temps, investisseurs, régulateurs et institutions internationales parlent de plus en plus de “Net Zero” dans leurs référentiels climatiques. Le terme apparaît dans les standards internationaux, les cadres scientifiques et les réglementations européennes comme un nouveau référentiel d’action climatique. Les entreprises se retrouvent ainsi face à deux expressions proches, souvent utilisées comme synonymes dans leur stratégie de neutralité. Pourtant, ce flou n’est plus anodin et peut produire un effet négatif en matière de crédibilité climatique.

 

À mesure que les exigences de transparence se renforcent, notamment avec la CSRD, la cohérence entre discours et trajectoire réelle devient un enjeu de crédibilité stratégique et de contribution mesurable. Les marchés ne regardent plus seulement les promesses, mais la robustesse des plans d’action, la qualité du référentiel utilisé et l’effet réel sur chaque émission de gaz à effet de serre.

 

Neutralité carbone et Net Zero : de quoi parle-t-on vraiment ?

 

La neutralité carbone : un concept historiquement centré sur l’équilibre


La notion de neutralité carbone repose sur un principe simple : équilibrer les émissions de gaz à effet de serre (GES) par des absorptions équivalentes, afin d’atteindre un objectif climatique donné. Ce cadre est notamment repris par le Intergovernmental Panel on Climate Change, qui définit la neutralité carbone comme un état dans lequel chaque émission anthropique de CO₂ est compensée par des absorptions sur une période donnée, selon un référentiel scientifique précis.

 

Dans le monde de l’entreprise, cette logique s’est traduite par une approche relativement accessible : mesurer ses émissions, réduire une partie d’entre elles grâce à des actions ciblées, puis compenser le solde via des crédits carbone (reforestation, projets d’énergies renouvelables, projets de captation…), chaque projet étant présenté comme une contribution climatique.

 

Cette approche présente plusieurs avantages :

  • Elle est compréhensible et communicable dans une stratégie RSE
  • Elle permet d’afficher un objectif clair de neutralité
  • Elle peut être mise en œuvre progressivement via des projets structurés

 

C’est en grande partie pour ces raisons que la neutralité carbone s’est largement diffusée dans les stratégies RSE comme première initiative climatique structurante.

 

Cependant, cette logique d’équilibre présente aussi des limites structurelles. Elle ne précise pas le niveau minimal de réduction d’émission à atteindre avant compensation, elle ne fixe pas toujours de trajectoire alignée sur les scénarios climatiques scientifiques, elle peut conduire certaines organisations à privilégier l’achat de crédits carbone plutôt qu’une transformation profonde de leur modèle économique et de leur stratégie industrielle.

 

Autrement dit, la neutralité carbone peut, selon la manière dont elle est définie, reposer davantage sur un mécanisme comptable que sur une mutation structurelle, limitant son effet réel et sa contribution climatique à long terme.

 

Le Net Zero : un cadre plus exigeant, plus normé


Le concept de Net Zero s’inscrit dans une logique différente et dans un référentiel climatique plus exigeant. Il est étroitement lié aux trajectoires climatiques compatibles avec une limitation du réchauffement à 1,5°C, telles que décrites par le Intergovernmental Panel on Climate Change.

 

Dans le monde de l’entreprise, la référence centrale est la Science Based Targets initiative (SBTi), véritable initiative internationale de normalisation climatique. Selon son standard Net-Zero publié en 2021 et actualisé depuis, une entreprise ne peut revendiquer un objectif Net Zero crédible que si elle :

  • Réduit ses émissions d’au moins 90 à 95 % sur l’ensemble de sa chaîne de valeur
  • N’utilise la compensation que pour les émissions résiduelles incompressibles
  • S’aligne sur des trajectoires scientifiquement compatibles avec 1,5°C

 

Le changement est majeur. Le Net Zero n’est pas simplement une neutralité carbone rebaptisée : il constitue un nouveau référentiel d’action climatique. Il impose :

  • Une réduction profonde et prioritaire des émissions
  • Une prise en compte systématique du scope 3 et de chaque émission indirecte
  • Une planification de long terme structurée, vérifiable et intégrée à la stratégie

 

On passe ainsi d’une logique d’équilibre à une logique de transformation stratégique, où chaque action contribue à un objectif climatique mesurable.

 

Ce qui change concrètement pour une entreprise

 

Réduction des émissions : niveau d’ambition et trajectoire


Dans une approche classique de neutralité carbone, certaines entreprises ont pu fixer des objectifs globaux sans détailler précisément la trajectoire de réduction intermédiaire de chaque émission significative. La compensation venait parfois combler l’écart, réduisant l’effet structurant de la stratégie climatique.

 

À l’inverse, une trajectoire Net Zero implique :

  • Des objectifs intermédiaires (à 2030 notamment)
  • Une réduction rapide des émissions sur la première décennie
  • Une cohérence entre investissements, CAPEX et objectifs climat
  • Un référentiel méthodologique robuste

 

Cela suppose des arbitrages stratégiques majeurs comme la modernisation des équipements industriels, la refonte des chaînes logistiques, l’évolution des portefeuilles produits, la réorientation des investissements vers des solutions bas-carbone et le déploiement de projets à fort effet de réduction.

 

Dans ce contexte, la neutralité carbone ne peut plus être traitée comme un projet périphérique piloté uniquement par la direction RSE. Elle devient un enjeu de stratégie globale, mobilisant direction financière, direction industrielle et direction des achats autour d’une initiative climatique transversale.

 

Le rôle (limité) de la compensation carbone


La compensation carbone reste un outil légitime lorsqu’elle intervient en complément d’une réduction ambitieuse de chaque émission interne. Toutefois, son rôle est strictement encadré dans une logique Net Zero et dans un référentiel reconnu.

 

La Science Based Targets initiative précise que les crédits carbone ne peuvent se substituer à la réduction des émissions propres de l’entreprise. Ils ne doivent intervenir qu’en traitement des émissions résiduelles, afin de garantir un effet climatique réel.

 

Par ailleurs, la crédibilité de certains projets de compensation a été remise en question ces dernières années, notamment par des enquêtes de presse spécialisée sur la qualité environnementale de certains crédits carbone. Cette évolution renforce la vigilance des investisseurs et des régulateurs face aux annonces de neutralité.

 

Dans ce contexte, une neutralité carbone reposant massivement sur l’achat de crédits peut exposer l’entreprise à un risque réputationnel et réduire la perception de sa contribution climatique réelle. La compensation devient un outil complémentaire dans la stratégie, et non un levier principal d’action.

 

Scope 3 : le point de bascule entre neutralité carbone et Net Zero


La différence la plus structurante concerne souvent le scope 3, c’est-à-dire les émissions indirectes liées à la chaîne de valeur (achats, transport, usage des produits, fin de vie…), chaque émission contribuant à l’empreinte climatique globale.

 

Dans de nombreux secteurs, le scope 3 représente plus de 70 % des émissions totales. Or, certaines stratégies de neutralité carbone historiques se concentraient essentiellement sur les scopes 1 et 2, plus facilement maîtrisables.

 

À l’inverse, le standard Net Zero de la Science Based Targets initiative impose une prise en compte complète de la chaîne de valeur lorsque le scope 3 est significatif, conformément à un référentiel exigeant.

 

Cela implique :

  • Une collaboration étroite avec les fournisseurs
  • Une évaluation systématique des partenaires
  • Une intégration des critères climat dans les politiques achats
  • Une transformation des offres et des usages clients
  • Le développement de projets communs à fort effet de réduction

 

Pour beaucoup d’entreprises, c’est à ce stade que la neutralité carbone cesse d’être un simple objectif technique pour devenir un chantier organisationnel transversal et une véritable initiative stratégique.

 

Investisseurs, finance durable et crédibilité climat

 

Neutralité carbone : un signal de plus en plus faible


Il y a quelques années, annoncer un objectif de neutralité carbone constituait un signal fort sur le marché et une action perçue positivement. Aujourd’hui, cette annonce seule ne suffit plus à démontrer une contribution climatique crédible.

 

Les investisseurs analysent :

  • La trajectoire de réduction réelle de chaque émission
  • Les hypothèses sous-jacentes et le référentiel utilisé
  • La part de compensation dans la stratégie
  • La cohérence avec les risques de transition climatique

 

Les exigences de transparence renforcées par la CSRD imposent également de publier des informations détaillées sur la stratégie climat, les objectifs intermédiaires, les indicateurs de performance et l’effet attendu des actions engagées.

 

Net Zero : un langage commun avec les financeurs


À l’inverse, une trajectoire Net Zero alignée sur les standards de la Science Based Targets initiative offre un cadre reconnu internationalement et un référentiel partagé par les marchés financiers.

 

Elle facilite :

  • L’analyse des risques climatiques
  • L’évaluation de la résilience du modèle économique
  • L’accès à des financements durables
  • Le dialogue avec les investisseurs institutionnels
  • La démonstration d’une contribution climatique structurée

 

Dans un contexte où les critères ESG influencent de plus en plus les décisions d’investissement, parler le langage du Net Zero permet d’inscrire la neutralité carbone dans une perspective financière et stratégique cohérente, avec un effet positif sur l’accès au capital.

 

Pour les directions financières, l’enjeu dépasse la conformité réglementaire. Il s’agit d’anticiper les risques climatiques, de sécuriser l’accès au capital et de préserver la compétitivité à long terme grâce à une stratégie alignée sur un référentiel reconnu.

 

Faut-il encore parler de neutralité carbone en entreprise ?


La question peut sembler provocante, mais elle mérite d’être posée. La neutralité carbone conserve une utilité pédagogique et stratégique. Elle permet de mobiliser en interne, de fixer un objectif clair et de structurer une première démarche climatique et une première initiative d’action. À ce titre, elle peut constituer un point de départ pertinent dans une stratégie de transformation.

 

En revanche, dans un environnement réglementaire et financier de plus en plus exigeant, elle ne peut plus être une finalité en soi. Le Net Zero, tel qu’encadré par la Science Based Targets initiative et aligné sur les travaux du Intergovernmental Panel on Climate Change, fournit aujourd’hui un référentiel structurant, scientifique et comparable.

 

Pour les entreprises, l’enjeu n’est donc pas d’abandonner le terme neutralité carbone, mais de clarifier ce qu’il recouvre réellement dans leur stratégie climatique :

  • Quelle part de réduction effective de chaque émission ?
  • Quelle prise en compte du scope 3 et de l’ensemble des émissions indirectes ?
  • Quelle dépendance à la compensation et quels projets associés ?
  • Quelle cohérence avec les scénarios climatiques et le référentiel scientifique retenu ?
  • Quelle contribution mesurable à la transition climatique ?

 

À l’avenir, la crédibilité ne reposera plus sur l’annonce d’un objectif de neutralité, mais sur la capacité à démontrer une trajectoire robuste, mesurable, alignée scientifiquement et générant un effet climatique concret.

 

La neutralité carbone peut rester une ambition stratégique. Mais seule une approche structurée, exigeante, fondée sur un référentiel clair, intégrée à la stratégie globale et traduite en actions et projets mesurables permettra d’en faire un véritable levier de transformation durable et une contribution climatique tangible plutôt qu’un simple engagement déclaratif.

 

Derniers articles