Comment les entreprises peuvent s’aligner sur les limites planétaires
04-02-2026 - par Célestine Moreira
Pourquoi parler des limites planétaires en entreprise maintenant ?
Origine et pertinence du concept
Le concept de limites planétaires apparaît à la fin des années 2000, à l’initiative d’un collectif international de chercheurs coordonné par le Stockholm Resilience Centre. Leur objectif est d’identifier les grands processus biophysiques qui assurent la stabilité de la planète Terre et de définir, pour chacun d’eux, une limite à ne pas dépasser afin de préserver des conditions compatibles avec le développement des sociétés humaines. L’ensemble de ces limites constitue ce que les scientifiques appellent un espace opérationnel sûr, permettant d’évaluer l’empreinte des activités humaines sur le système terrestre et la capacité de la planète à maintenir un environnement stable.
Depuis sa formulation initiale, ce cadre a été régulièrement mis à jour pour intégrer les avancées scientifiques et les observations récentes à l’échelle mondiale. Les évaluations les plus récentes montrent que plusieurs limites sont aujourd’hui dépassées, notamment celles liées :
- au changement climatique, dont la concentration en CO2 dépasse désormais 420 ppm, une valeur qui traduit le dépassement critique d’une limite planétaire majeure
- à l’intégrité de la biosphère et à la perte d’espèces, qui fragilise les systèmes écosystémiques
- aux cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, affectant les sols et l’eau, et contribuant à une pression accrue sur les océans
Ces dépassements augmentent le risque de perturbations environnementales et systémiques, parfois irréversibles, aux conséquences économiques, sociales et géopolitiques significatives. Pour les entreprises, cette réalité transforme la perception des enjeux environnementaux, désormais indissociables de la continuité des activités et de la création de valeur à long terme. Comprendre ces limites permet aux dirigeants d’évaluer leur empreinte et de saisir les enjeux planétaires sur lesquels leurs décisions ont un impact direct.
Un cadre utile pour les décideurs d’entreprise
Le cadre des limites planétaires apporte une lecture différente des enjeux environnementaux. Il repose sur des repères scientifiques quantifiés, et non sur des objectifs relatifs ou uniquement volontaires. Cette approche permet aux décideurs de replacer les impacts de leur entreprise dans un contexte global et systémique, en prenant en compte leur empreinte planétaire et leur contribution au système Terre à l’échelle planétaire.
Concrètement, les limites planétaires offrent plusieurs apports clés pour les organisations :
- une base scientifique pour identifier les enjeux environnementaux prioritaires et comprendre leur empreinte sur la planète
- un outil d’aide à la décision pour orienter les investissements et les projets en cohérence avec le changement climatique et les risques liés aux océans, à l’eau et aux sols
- un cadre commun pour relier stratégie, gestion des risques et performance ESG, avec une vision sur l’échelle locale et mondiale
Les liens avec les enjeux économiques sont directs. La raréfaction de l’eau douce affecte déjà certains bassins industriels, y compris en France, où la gestion de l’eau devient un enjeu stratégique. La dégradation des sols et de la biodiversité fragilise des filières entières, notamment dans l’agroalimentaire et l’industrie. Les dérèglements climatiques accentuent les risques physiques, les coûts d’assurance et les interruptions d’activité. Ces défis mettent en lumière l’importance d’intégrer les limites planétaires dans la stratégie des entreprises pour réduire leur empreinte sur le système Terre.
Les limites planétaires permettent de comprendre ces dynamiques non comme des phénomènes isolés, mais comme les manifestations d’un dépassement de seuils écologiques globaux, à l’échelle planétaire, impliquant directement l’eau, les sols, les espèces et les océans.
Pressions externes : réglementation, parties prenantes et marché
L’intérêt croissant pour les limites planétaires s’inscrit dans un contexte réglementaire et financier en pleine mutation. En Europe, la directive CSRD élève le niveau d’exigence du reporting extra-financier, en imposant une analyse approfondie des impacts, risques et opportunités environnementaux sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Les entreprises sont désormais invitées à consulter ces référentiels pour structurer leur reporting et comprendre leur empreinte planétaire.
En parallèle, des cadres méthodologiques tels que la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) encouragent les entreprises et les investisseurs à mieux comprendre leurs dépendances à la nature et leurs impacts sur les écosystèmes et les océans. Ces initiatives traduisent une évolution des attentes du marché, portée par :
- les investisseurs, de plus en plus attentifs aux risques environnementaux systémiques et aux limites planétaires
- les clients et donneurs d’ordre, qui intègrent ces critères dans leurs décisions d’achat et consultent les indicateurs de limite planétaire
- les régulateurs, qui renforcent progressivement les obligations de transparence sur les impacts environnementaux et les sols, l’eau et la biodiversité, notamment via des agences de notation ESG
Face à ces pressions, les stratégies RSE évoluent. Les entreprises sont incitées à dépasser une approche centrée uniquement sur le climat pour construire des trajectoires intégrées, reliant climat, biodiversité, eau, sols, espèces et pollution des océans, à l’échelle locale et planétaire.
Décrypter les 9 limites planétaires pour les décideurs
Qu’est-ce que les limites planétaires ?
Le cadre des limites planétaires identifie neuf grands processus biophysiques essentiels à la stabilité du système Terre :
- le changement climatique et sa mesure en ppm
- l’intégrité de la biosphère
- les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore
- l’usage de l’eau douce
- le changement d’usage des sols
- l’acidification des océans
- l’introduction de nouvelles entités chimiques
- la couche d’ozone stratosphérique
- les aérosols atmosphériques
Ces limites ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles interagissent et se renforcent mutuellement. Une pression excessive sur l’une d’elles peut amplifier les tensions sur d’autres, créant des effets en cascade. Pour les entreprises, cela signifie que les impacts environnementaux doivent être analysés de manière globale, en lien avec les écosystèmes et les espèces dont dépendent les activités économiques, à la fois en France et à l’échelle planétaire.
Ce que chaque limite signifie concrètement pour un décideur
Certaines limites sont déjà bien intégrées dans les stratégies d’entreprise, tandis que d’autres restent émergentes.
Le changement climatique constitue aujourd’hui un enjeu central. Il se traduit par la nécessité de définir des trajectoires de réduction d’émissions compatibles avec les objectifs climatiques globaux, en s’appuyant notamment sur les cadres proposés par la Science Based Targets initiative (SBTi) et en tenant compte de l’empreinte carbone sur le système.
L’intégrité de la biosphère, souvent abordée sous l’angle de la biodiversité, devient un sujet stratégique. La dégradation des écosystèmes affecte :
- la disponibilité des matières premières
- la stabilité des territoires
- la résilience des chaînes de valeur et des espèces locales
L’usage de l’eau douce et le changement d’usage des sols représentent des risques croissants pour de nombreux secteurs. Les tensions hydriques, la déforestation ou l’artificialisation des sols influencent les décisions d’implantation, de sourcing et de conception des produits, en France comme à l’international.
Les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore concernent directement l’agriculture, l’agroalimentaire et certaines industries chimiques. Leur perturbation entraîne des phénomènes de pollution et de dégradation des ressources naturelles, avec des conséquences économiques et réglementaires de plus en plus marquées sur l’échelle planétaire.
Les autres limites, comme l’acidification des océans, les nouvelles entités chimiques ou les aérosols atmosphériques, touchent plus spécifiquement certains secteurs industriels et logistiques, et posent des enjeux de conformité, de réputation et de viabilité à long terme.
Outils et méthodologies pour aligner sa stratégie ESG aux limites planétaires
Passer des ambitions aux objectifs fondés sur la science
Pour aider les entreprises à traduire le cadre des limites planétaires en actions concrètes, plusieurs initiatives se sont structurées autour du principe d’objectifs fondés sur la science. La Science Based Targets initiative est aujourd’hui largement reconnue pour le changement climatique. Elle permet de définir des trajectoires de réduction d’émissions cohérentes avec les scénarios climatiques les plus récents.
Dans la continuité de cette approche, le Science Based Targets Network étend cette logique à l’ensemble des enjeux liés à la nature. Il vise à fournir aux entreprises un cadre leur permettant de fixer des objectifs crédibles pour :
- la biodiversité et les espèces menacées
- l’eau douce
- les sols et les écosystèmes terrestres
- les cycles biogéochimiques
Ces cadres contribuent à aligner les stratégies d’entreprise avec les seuils écologiques identifiés par la science, en réduisant l’empreinte globale et en renforçant la résilience du système Terre à l’échelle planétaire, en lien avec toutes les limites planétaires.
Méthodologies disponibles et processus stratégique
Le processus proposé par le Science Based Targets Network repose sur une démarche structurée en plusieurs étapes :
- évaluer les impacts et dépendances de l’entreprise vis-à-vis de la nature et du système global, sur l’ensemble de la chaîne de valeur
- prioriser les enjeux environnementaux et les zones géographiques les plus critiques
- fixer des objectifs alignés avec les seuils écologiques disponibles
- déployer des actions et suivre les progrès dans le temps, afin de mesurer l’empreinte planétaire et le respect des limites
Cette méthodologie s’appuie sur des outils d’analyse environnementale, des bases de données géographiques et sectorielles, ainsi que sur des guides opérationnels mis à disposition par des organisations internationales et des acteurs experts. Les entreprises peuvent également consulter ces ressources pour optimiser leur démarche.
Intégrer ces approches dans son reporting ESG
L’alignement sur les limites planétaires peut être intégré de manière cohérente dans les dispositifs de reporting ESG existants. Les objectifs définis via SBTi et SBTN alimentent directement les exigences de la CSRD, en particulier sur les volets climat, eau, biodiversité et pollution des océans.
Cette intégration repose sur plusieurs leviers :
- la sélection d’indicateurs pertinents et traçables à l’échelle de l’entreprise
- la mise en place de tableaux de bord de pilotage pour suivre l’empreinte et les impacts sur les sols, l’eau et les espèces
- une gouvernance claire associant RSE, finance, achats et opérations
À terme, cette approche permet aux entreprises de dépasser une logique de conformité réglementaire. En s’appuyant sur les limites planétaires, elles disposent d’un cadre robuste pour piloter leur transformation, réduire leur empreinte environnementale et inscrire leur stratégie dans un horizon durable, compatible avec les contraintes écologiques globales.